Leishmania infantum : l’invasion biologique silencieuse venue d’Europe

Dr Nicolas MARTINEZ
One Health Dr Nicolas MARTINEZ vétérinaire Dr Nicolas MARTINEZ

Intéressé par les liens entre santé animale et santé humaine, le Dr Martinez s’intéresse particulièrement aux maladies vectorielles. Dans ce cadre, il a suivi une formation universitaire complémentaire au sein de la faculté de médecine de Sorbonne Université, apportant une approche globale des enjeux sanitaires selon le concept « One Health ».

La répartition actuelle de Leishmania infantum constitue un cas d’école en parasitologie et en épidémiologie des maladies vectorielles. Ce parasite, responsable de leishmanioses humaines et animales, présente aujourd’hui une distribution intercontinentale exceptionnelle, qui interroge à la fois l’histoire, l’écologie des vecteurs et le rôle central du chien dans les systèmes zoonotiques.

Les vecteurs de Leishmania infantum

Dans l’Ancien Monde, les vecteurs de Leishmania infantum appartiennent au genre Phlebotomus, et plus précisément au sous-genre Larroussius. Ces phlébotomes sont des insectes hématophages de petite taille, actifs principalement au crépuscule et durant la nuit, dont la biologie conditionne étroitement la transmission du parasite.

La compétence vectorielle de ces espèces repose sur leur capacité à héberger le parasite, à permettre sa transformation dans le tube digestif, puis à l’inoculer à un nouvel hôte lors d’un repas sanguin. La transmission est strictement vectorielle : sans phlébotome, il n’existe pas de leishmaniose.

Une distribution historiquement méditerranéenne

Leishmania infantum est historiquement présente dans l’ensemble du bassin méditerranéen, incluant l’Europe du Sud, la France méridionale et le Moyen-Orient. Cette distribution correspond à celle des phlébotomes du sous-genre Larroussius, dont l’écologie est étroitement liée aux climats tempérés chauds et aux milieux semi-ruraux.

En France, l’endémie est bien documentée. Le Centre national de référence des leishmanioses, basé à Montpellier, recense chaque année environ une vingtaine de cas humains autochtones liés à Leishmania infantum, répartis de manière relativement stable :

  • environ dix cas de leishmaniose viscérale,
  • environ dix cas de leishmaniose cutanée, cette dernière survenant notamment chez des adultes immunocompétents.

Chez l’homme, la leishmaniose à L. infantum reste donc une maladie rare, mais solidement implantée dans certaines zones géographiques.

Le chien, réservoir central du parasite

La situation est radicalement différente chez le chien. Dans l’arrière-pays méditerranéen, notamment entre 500 et 700 mètres d’altitude, zones où l’abondance des phlébotomes est maximale, les enquêtes sérologiques révèlent des prévalences extrêmement élevées, allant de 20 à 80 % selon les secteurs.

Chez le chien, l’infection évolue le plus souvent de manière chronique et lente, parfois sur plusieurs années. De nombreux animaux restent longtemps asymptomatiques tout en hébergeant le parasite, ce qui favorise sa persistance dans l’environnement. Cette chronicité explique le rôle majeur du chien comme réservoir domestique et moteur de la transmission zoonotique. La leishmaniose à Leishmania infantum est donc avant tout une maladie du chien, l’homme n’en étant qu’un hôte accidentel.

Une importation intercontinentale hautement improbable

La présence de Leishmania infantum en Amérique du Sud, principalement au Brésil, constitue l’un des rares exemples documentés d’importation intercontinentale réussie d’un parasite vectorisé. Un tel événement est considéré comme hautement improbable sur le plan parasitologique.

Importation de Leishmania infantum par les chiens des conquistadors
L’importation du chien infecté a permis l’introduction du parasite dans un nouvel écosystème.

Selon les données historiques et biologiques, Leishmania infantum aurait été introduite sur le continent américain à partir de la fin du XVe siècle, lors de la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, puis au cours des expéditions espagnoles et portugaises. Ces explorateurs voyageaient avec leurs chiens, principal réservoir du parasite. L’importation du chien infecté a permis l’introduction du parasite dans un nouvel écosystème, malgré l’absence totale de phlébotomes européens sur le continent américain. Ce phénomène est qualifié de « capture parasitaire ».

La rencontre avec un vecteur américain redoutablement efficace

Une fois introduite en Amérique, Leishmania infantum a rencontré un vecteur local particulièrement performant : Lutzomyia longipalpis.

Vecteur Lutzomyia longipalpis
Lutzomyia longipalpis : le vecteur américain capturé par le parasite européen.

Ce phlébotome américain présente une compétence vectorielle supérieure à celle des espèces européennes du sous-genre Larroussius. Il est à la fois anthropophile et cynophile, piquant aussi bien l’homme que le chien, ce qui favorise les cycles zoonotiques. De plus, il affectionne les milieux ouverts et voit actuellement son aire de répartition s’étendre en lien avec la déforestation et les modifications environnementales.

Une illustration majeure du concept One Health

L’histoire de Leishmania infantum illustre de manière exemplaire le concept One Health. Elle montre que la santé humaine ne peut être dissociée de la santé animale ni de l’environnement. Le chien, le phlébotome, le parasite et les modifications écologiques forment un système indissociable. Comprendre cette dynamique est indispensable pour anticiper l’évolution future de la leishmaniose, adapter les stratégies de prévention et rappeler que certaines zoonoses, même rares chez l’homme, peuvent s’imposer durablement à l’échelle mondiale.

Source & Expertise scientifique
Article basé sur les enseignements de Jérôme Depaquit, Faculté de Pharmacie, Université de Reims Champagne-Ardenne, spécialiste de l’entomologie médicale, de la biologie des phlébotomes et des systèmes leishmaniens.

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